La scène est baignée d'une lumière glaciale, et des spectateurs de silicium y sont installés. Chacun d'eux est une plaquette dotée de milliers de minuscules capteurs capables de détecter des particules de lumière individuelles. Mais ces capteurs ne fonctionnent que par grand froid, à une température d'environ 165 K (soit moins 108 degrés Celsius). Auparavant, on les testait un par un, manuellement, et on ne pouvait pas savoir comment ils se comporteraient tous ensemble dans un véritable détecteur.
Désormais, une scène spéciale a été construite pour eux. Elle comporte une fenêtre qui laisse passer la lumière ultraviolette et un projecteur mobile capable de viser chaque capteur avec une précision de l'ordre du dixième de millimètre. Cette lumière n'est pas ordinaire : elle est identique à celle qui jaillit à l'intérieur des détecteurs de matière noire lorsqu'une particule les traverse. Mais l'ultraviolet est facilement absorbé par l'humidité de l'air, c'est pourquoi la fenêtre est constamment balayée par de l'azote sec, comme on essuie les verres de lunettes avant une conversation importante. Et en coulisses, le froid est maintenu avec une stabilité à faire frémir : la température ne varie que de 1,2 mK sur dix minutes.
Dix spectateurs d'un même lot sont montés sur scène, et pour chacun d'eux, trois paramètres ont été mesurés. Premièrement, combien de fois le capteur se déclenche dans l'obscurité totale, en l'absence de lumière. Deuxièmement, quelle charge électrique est générée par un seul photon. Troisièmement, quelle est la probabilité qu'un photon produise effectivement un signal. À une température de 165 K, cette probabilité atteint 16,3 %. On a également constaté que pour chaque degré de réchauffement, la tension doit être augmentée pour que le capteur continue de fonctionner.
Auparavant, personne ne savait refroidir simultanément une centaine de ces spectateurs tout en dirigeant sur chacun un faisceau ultraviolet avec une précision millimétrique. Désormais, une chaîne de montage est en place : on charge la plaquette, on définit les coordonnées, et la scène fait passer le spectateur par toutes les épreuves toute seule. Dès aujourd'hui, ce dispositif aide à préparer les détecteurs pour l'expérience nEXO, qui nécessite des milliers de ces capteurs. À l'avenir, il pourra également servir à vérifier comment l'ultraviolet dégrade progressivement les détecteurs, et à construire un modèle des signaux parasites qui gênent la distinction des événements rares. La lumière glaciale continue de tomber sur le silicium, et désormais, elle a des spectateurs prêts pour la grande première.
La fenêtre en fluorure de calcium transmet 88 % de la lumière à une longueur d'onde de 172 nm, mais elle est si hygroscopique qu'il faut constamment la balayer avec de l'azote sec, sinon l'humidité de l'air absorbe l'ultraviolet.