Retenir un numéro de téléphone alors que tout le monde crie et claque des portes autour de vous est presque impossible. C'est à peu près la vie d'un bit quantique – un qubit – dans un matériau ordinaire : les noyaux des atomes voisins, comme de minuscules aimants, le tirent constamment et effacent l'information. Pour que le qubit n'oublie pas, il faut lui trouver un endroit calme.
Ce refuge s'est avéré être l'oxyde de cérium – une poudre semblable à de l'argile blanche. Il contient très peu d'atomes à noyaux magnétiques, si bien que le bruit s'éteint presque. Lorsqu'on ajoute à cette poudre un métal rare, l'erbium (seulement quelques atomes par milliard), on obtient un milieu idéal : le qubit d'erbium peut stocker un état quantique pendant une seconde entière. Pour comparaison : pendant ce temps, la lumière parcourt la distance jusqu'à la Lune et retour.
Mais il y a une astuce. Les scientifiques ont trouvé des points particuliers – appelés « transitions d'horloge » – où le qubit devient sourd au bavardage magnétique de l'environnement. En ces points, et de plus à une température inférieure à un kelvin (plus froid que dans l'espace interstellaire), la durée de vie grimpe en flèche. Et si on utilise un tour de passe-passe – une série d'impulsions rapides qui retournent le qubit en rythme avec les perturbations – on peut supprimer le bruit encore plus efficacement.
Bonne nouvelle : l'oxyde de cérium s'entend parfaitement avec les puces en silicium sur lesquelles repose toute l'électronique moderne. Cela signifie que la mémoire quantique pourra être intégrée directement dans les circuits habituels. Un minuscule cristal, cultivé sur du silicium, stocke des états intriqués pendant que la lumière, dans une fibre voisine, les transporte à travers un réseau quantique. Le coin tranquille pour le qubit est trouvé – maintenant, c'est aux ingénieurs de jouer.
L'erbium est l'élément qui amplifie le signal dans les lignes à fibre optique qui traversent les fonds océaniques. Il pourrait maintenant être utile pour l'Internet quantique – mais cette fois en tant que gardien de l'information.
Dans le roman « Le Voleur quantique » de Hannu Rajaniemi, les souvenirs humains sont stockés dans des états quantiques et « réinitialisés » après la mort – c'est à peu près une mémoire aussi durable que celle que promettent les cristaux d'erbium.