L'onde de densité de paires (pair density wave, PDW) a longtemps été considérée comme un candidat majeur au rôle d'ordre primaire dans les supraconducteurs cuprates. Sa nature demeurait toutefois âprement débattue : est-elle un ordre à longue portée ou une modulation de courte durée, est-elle primaire par rapport aux autres phases, et comment émerge-t-elle lors du dopage d'un isolant de Mott ? Ce travail s'inscrit dans la lignée de recherches où des études voisines ont examiné la mémoire quantique, les paires supraconductrices et les ondes de charge dans les supraconducteurs, mais il se distingue par l'observation directe de modulations 8a0 sur une large gamme d'énergies et dans les deux phases, ce qui permet de les relier à des orbitales moléculaires locales.
Les chercheurs ont utilisé la microscopie à effet tunnel spectroscopique (STM) sur des cristaux de Ca2CuO2Cl2 dopés aux alcalins avec des concentrations de trous p = 0,10 (supraconducteur, Tc = 14 K), p = 0,05 et p = 0,03 (isolants). Des cartes de conductance différentielle dI/dV ont été mesurées à différentes tensions de polarisation, fournissant la distribution spatiale de la densité locale d'états électroniques. L'analyse de Fourier des cartes a permis d'identifier les périodicités. En complément, un modèle minimal de plaquettes rigides 4a0×4a0 a été construit et une simulation par méthode de Monte-Carlo (MCMC) a été réalisée pour tester le mécanisme d'apparition des modulations 8a0.
Dans l'échantillon supraconducteur (p = 0,10), les cartes dI/dV présentent des pics marqués dans le spectre de Fourier aux vecteurs d'onde q ≈ 1/4 et q ≈ 1/8 (en unités de 2π/a0), ce qui correspond à des modulations réelles de périodes 4a0 et 8a0. La modulation 8a0 est observée sur une large gamme d'énergies, de 10 mV à 150 mV, et se manifeste à la fois dans les cartes de conductance et dans celles de profondeur et de netteté du gap supraconducteur. Dans l'échantillon isolant (p = 0,05), une modulation 8a0 nette est également détectée, avec des spectres présentant un gap en forme de U, ce qui indique l'absence de lien direct avec l'appariement d'onde d. L'analyse montre que la périodicité 8a0 résulte de l'alternance de plaquettes brillantes 4a0×4a0 et de vides sombres d'environ 4a0, qui se forment lorsque la surface n'est pas entièrement couverte par les trous dopants. La simulation Monte-Carlo reproduit les pics de Fourier observés à q = 1/4 et q = 1/8, confirmant que la modulation 8a0 est une sous-harmonique spatiale de l'ordre des plaquettes.
Ce travail renverse la hiérarchie des ordres dans les cuprates. Contrairement aux études voisines qui se concentraient sur les propriétés supraconductrices ou les ondes de charge, il montre que la brique fondamentale est une orbitale moléculaire de taille 4a0×4a0 contenant environ deux trous. L'onde de densité de paires de période 8a0 n'est pas un paramètre d'ordre primaire, mais un effet secondaire issu de l'arrangement spatial réel de ces briques. Cela déplace l'attention de l'espace des impulsions vers l'espace réel et propose une explication unifiée pour de nombreuses modulations observées.
Les recherches futures pourraient viser à confirmer directement la nature moléculaire des plaquettes par des méthodes à résolution atomique, telles que la spectroscopie tunnel à haute résolution ou la diffusion inélastique résonante des rayons X. Il est également important d'étudier comment ces orbitales moléculaires interagissent avec les excitations magnétiques et comment elles évoluent avec la température et le champ magnétique. Cette découverte pourrait stimuler des travaux théoriques sur la construction de modèles effectifs où les plaquettes jouent le rôle de quasi-particules.
Ces résultats auront un impact sur la recherche sur la supraconductivité à haute température, la physique des électrons fortement corrélés et le développement de nouveaux matériaux quantiques. Ils pourraient aussi aider à interpréter les expériences de diffusion de neutrons et de rayons X dans les cuprates.
La prochaine étape consistera à comparer en détail les prédictions du modèle d'orbitales moléculaires avec les données d'autres méthodes spectroscopiques, comme l'ARPES et la diffusion inélastique résonante des rayons X. Il faudra aussi vérifier l'universalité du mécanisme dans d'autres familles de cuprates.
Ce travail est directement lié au problème non résolu de l'origine du pseudogap et du mécanisme de la supraconductivité à haute température. Si les orbitales moléculaires sont bien les briques élémentaires, comprendre leur formation et leur interaction pourrait être la clé pour expliquer le diagramme de phase des cuprates.
La périodicité 8a0 dans les cuprates a été remarquée pour la première fois dans les halos de vortex sous champ magnétique, mais elle est désormais détectée sans champ, et même dans un isolant, là où la supraconductivité est totalement absente.