Dans la moelle osseuse, comme dans une caserne, l'appel n'arrête jamais. Les lymphocytes T recrues attendent leur première mission, et jusque-là ils se ressemblent tous. Mais avec l'âge apparaissent parmi eux des combattants portant une marque particulière sur leur uniforme : la protéine annexine A1. Cette marque n'est pas une décoration, c'est une cale de frein qui empêche la cellule de se lancer à l'attaque.
Les chercheurs ont exploré la moelle osseuse de 15 donneurs sains âgés de 3 à 91 ans et ont observé comment la composition de cette caserne évolue. Le principal changement lié à l'âge est la diminution de la proportion de lymphocytes T CD8+ naïfs, ces fameuses recrues. Mais parmi ceux qui restent, il y a de plus en plus de porteurs d'ANXA1. Ces cellules gardent leur apparence de naïves, mais à l'intérieur ce ne sont plus des combattants : leurs marqueurs de sénescence sont élevés, leur activation et leur prolifération sont réduites, et au lieu du cri de guerre elles libèrent des signaux pro-inflammatoires qui empoisonnent leur entourage.
Pour comprendre comment fonctionne cette cale de frein, les scientifiques se sont tournés vers la souris. Chez des souris dont le gène Anxa1 est invalidé, les lymphocytes T s'activaient davantage, produisaient plus d'interféron gamma et détruisaient plus efficacement les cellules de mélanome. Et lorsque l'on greffait chaque mois à des souris âgées des lymphocytes T CD8+ naïfs dépourvus d'ANXA1, ceux-ci éliminaient sélectivement les cellules sénescentes dans tout l'organisme. Résultat : une amélioration des performances physiques, un rajeunissement du profil immunitaire de la moelle osseuse et un allongement de la durée de vie médiane de plus de 30 semaines.
L'histoire se referme sur elle-même : l'appel dans la caserne peut devenir plus strict si l'on retire les cales de frein des uniformes. Les lymphocytes T sans ANXA1 ne sont pas de simples cellules jeunes, ce sont des cellules auxquelles on a rendu la capacité de rétablir l'ordre. Peut-être qu'à l'avenir, au lieu de greffer des cellules, des médicaments bloquant l'ANXA1 verront le jour, et alors le système immunitaire lui-même pourra débarrasser l'organisme des cellules sénescentes.
La durée de vie médiane des souris ayant reçu des lymphocytes T naïfs CD8+ ANXA1- a augmenté de plus de 30 semaines, ce qui correspond, en âge humain, à environ 100 ans.
L'idée d'un rajeunissement par transfusion de jeunes cellules immunitaires fait écho au roman d'Aldous Huxley « Le Meilleur des mondes », où le maintien de la jeunesse repose sur une hormonothérapie, et au film « Self/less » (2015), où la transfusion de sang de jeunes donneurs arrête le vieillissement.
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