Un globule rouge, prisonnier d'un faisceau laser, frémit. Ce frémissement n'a rien de fortuit : la membrane de la cellule s'agite sans cesse, pompant des ions et remaniant ses protéines. Chacun de ces mouvements engendre de minuscules bouffées de chaleur, qui échappaient jusqu'à récemment aux instruments les plus sensibles. Aujourd'hui, les physiciens savent lire ces signatures thermiques et transformer des fluctuations aléatoires en une carte précise de l'activité vitale.
La puissance thermique, c'est la vitesse à laquelle un système vivant dissipe de l'énergie dans son environnement. Pour tous les organismes, des bactéries à l'être humain, cette grandeur rapportée à la masse se maintient autour de 1 watt par kilogramme. Pour comparaison, le Soleil ne dégage que 0,0001 watt par kilogramme. La vie se révèle donc dix mille fois plus chaude qu'une étoile. Mais mesurer ce flux de chaleur issu d'une seule cellule était impossible : trop faible, trop dispersé. La calorimétrie traditionnelle exige des millions de cellules et perd donc les détails.
La nouvelle approche s'appuie sur la règle de la somme des variances. Si l'on fixe une particule sonde à un système hors d'équilibre et que l'on observe ses mouvements aléatoires, la statistique de ces fluctuations livre la vitesse de production d'entropie. Pour les globules rouges, on a utilisé un piège optique à raideur réglable. La particule retenue par le laser ressent chaque poussée de la membrane. En mesurant l'évolution de la variance de son déplacement, on peut calculer la puissance thermique sans contact direct avec la chaleur.
Le résultat est stupéfiant : environ 2 femtowatts par cellule, ce qui concorde avec les données de calorimétrie obtenues sur de grands échantillons. Mais l'essentiel réside dans la résolution spatiale. La méthode permet de dresser une carte de la production de chaleur à la surface de la cellule, avec une longueur de corrélation d'environ 600 nanomètres. La précision atteint 0,1 attowatt, soit neuf ordres de grandeur de mieux que la nanocalorimétrie actuelle. C'est comme entendre tomber un grain de sable dans le vacarme du ressac.
Les perspectives de la méthode dépassent largement le cadre d'une seule cellule. Elle peut être étendue à des systèmes dotés de degrés de liberté cachés, ce qui permettra de mesurer la contribution de processus moléculaires isolés. La microscopie de fluorescence résolue en temps ouvrira la voie à la cartographie de la production de chaleur à l'intérieur des cellules vivantes. Peut-être apprendrons-nous à mesurer l'entropie négative, cet ordre même que la vie crée en dissipant le chaos.
Ainsi la chaleur devient-elle la signature de la vie. Chaque cellule, chaque protéine laisse une trace thermique, et nous disposons désormais d'un outil pour la lire. Du frémissement d'un globule rouge à l'énergétique d'un organisme entier, il n'y a qu'un pas.
La puissance thermique d'un organisme vivant, rapportée à la masse, est environ dix mille fois plus grande que celle du Soleil et comparable à la puissance moyenne de tout l'Univers.
L'idée de mesurer la puissance thermique comme signe universel de la vie fait écho au tricordeur de « Star Trek », capable d'évaluer à distance l'activité biologique.