Une courbe de survie ressemble au profil d'une foule qui avance dans un long couloir : d'abord tout le monde ensemble, puis certains traînent en route, et à la fin il ne reste que quelques individus. Si le couloir se termine par un à-pic, la foule tombe presque en même temps, ce qui donne sur le graphique un rectangle. Si au contraire la sortie du couloir est en pente douce, avec une longue descente, les gens partent peu à peu et la courbe s'étire en triangle. Les biologistes ont depuis longtemps remarqué que ces profils diffèrent d'une population animale à l'autre, mais ce qui les rend rectangulaires ou triangulaires restait une énigme.
Dans une nouvelle étude, les chercheurs ont suivi 30 groupes de minuscules vers nématodes, chez lesquels ils faisaient varier la température, ajoutaient un antibiotique ou utilisaient différentes lignées génétiques. Tous les deux ou trois jours, chaque ver était examiné : se déplaçait-il de façon sinusoïdale (comme une onde), bougeait-il simplement, ou était-il déjà immobile, et s'approchait-il de la pelouse bactérienne dont il se nourrit. On a ainsi pu découper la vie de chaque individu en deux segments : la période de bonne santé, où le ver rampe activement, et la période de fragilité, où ses mouvements sont altérés. Il est apparu que la forme de la courbe de survie dépend directement de la répartition de ces segments entre les individus.
La découverte clé concerne la variabilité. Quand une intervention rendait la courbe rectangulaire, la dispersion de la durée de vie, de la bonne santé et de la fragilité entre individus diminuait. Quand elle la rendait triangulaire, elle augmentait. Cela rappelle un effet bien connu en statistique : si un groupe est au départ hétérogène, il se resserre souvent vers la moyenne après une intervention, alors que s'il est homogène, il se disperse au contraire. Et de fait, dans les groupes témoins qui ont ensuite montré une forme rectangulaire, la dispersion initiale était plus forte que dans les groupes à forme triangulaire.
Conclusion pratique : si nous voulons prédire comment telle ou telle intervention (médicament, régime, modification génétique) modifiera la courbe de survie, il faut regarder l'hétérogénéité initiale de la population. Les groupes hétérogènes réagiront plutôt par une forme rectangulaire, les groupes homogènes par une forme triangulaire. Pour la gérontologie, cela signifie que la durée de vie moyenne cesse d'être le seul objectif : la manière dont les années en bonne santé et les années de fragilité se répartissent entre les individus compte tout autant. Dans les populations humaines, on observe déjà une transition de la forme rectangulaire vers la forme triangulaire, et comprendre ce mécanisme aidera à concevoir des interventions qui prolongent réellement la vie en bonne santé, plutôt que de simplement repousser la mort.
Le terme « forme triangulaire de la courbe de survie » a été introduit précisément dans cet article. Auparavant, on ne parlait que de la forme rectangulaire et du croisement des courbes, et la forme triangulaire n'était pas distinguée comme un type à part.
Dans le roman « Mathusalem » de Robert Heinlein est décrite une société où les personnes à vie longue accumulent la fragilité au lieu de rester en bonne santé. Ce travail montre que cela est possible avec un certain type d'interventions, qui augmentent la durée de vie en allongeant la période de fragilité chez les individus à vie longue.
Non publié sur arXiv. Voici sa page, le PDF et la formalisation : vous pouvez vérifier vous-même, pas seulement lire notre analyse.