Dans un train bondé, certains passagers restent silencieux tandis que d'autres se frayent un chemin vers la sortie. Il en va de même dans le sang : avec l'âge, des cellules portant des mutations apparaissent, et la plupart de ces mutations sont neutres : elles se contentent de « voyager » avec la cellule à chaque division. Ces mutations neutres sont appelées mutations passagères. Chez certaines personnes, elles s'accumulent davantage, chez d'autres moins, ce qui augmente le risque de cancer du sang et de maladies cardiaques. Les scientifiques ont voulu comprendre pourquoi.
Ils ont prélevé le sang de 791 067 personnes issues de deux grandes biobanques et ont compté chez chacune la charge de mutations passagères, c'est-à-dire le nombre de changements neutres accumulés dans les cellules sanguines. Ils ont ensuite comparé cette charge à des millions de variants héréditaires de l'ADN. Résultat : 81 régions du génome influencent la vitesse d'accumulation des mutations. 39 étaient déjà connues, et 42 ont été découvertes pour la première fois. Parmi les nouvelles figure le gène MBD2, qui fonctionne comme un lecteur : il lit les marques chimiques sur l'ADN qui contrôlent l'activité des gènes. Si un autre gène, DNMT3A, écrit ces marques, et que TET2 les efface, alors MBD2 les interprète. Les variants délétères de MBD2 accélèrent l'accumulation des mutations.
Désormais, on comprend pourquoi certaines personnes accumulent plus vite des cellules mutantes : cela dépend des gènes que nous avons reçus de nos parents. Cette connaissance peut déjà servir à évaluer le risque de cancer du sang à partir d'une simple analyse de sang. Les scientifiques ont aussi remarqué que la charge de mutations varie selon les régions, et cela ne s'explique ni par le revenu ni par la qualité de l'air. Il existe donc des facteurs environnementaux inconnus qui influencent eux aussi le vieillissement du sang.
Le gène MBD2, identifié dans ce travail, code une protéine qui lit les marques méthylées sur l'ADN. Si DNMT3A est un écrivain et TET2 une gomme, alors MBD2 est un lecteur qui interprète ce qui est écrit. Les variants délétères de ce « lecteur » augmentent la charge de mutations tout comme les mutations somatiques de l'« écrivain » ou de la « gomme ».
L'idée que des mutations neutres « passagères » puissent servir d'horloges mesurant l'âge d'un clone fait écho au concept d'horloges moléculaires du roman de Greg Egan, « La Cité des permutants », où l'âge des cellules est déterminé par l'accumulation de changements aléatoires.
Non publié sur arXiv. Voici sa page, le PDF et la formalisation : vous pouvez vérifier vous-même, pas seulement lire notre analyse.