Une flaque de boue qui sèche se couvre de fissures, comme un vieux tableau se craquèle. Au début, les fissures se rencontrent presque à angle droit, formant une grossière grille. Mais si l'on remouille la boue et qu'on la laisse sécher, le motif change : les fissures commencent à se rencontrer par trois, sous un angle de 120 degrés, comme les alvéoles des abeilles.
Pendant longtemps, la raison de ce phénomène est restée mystérieuse. Des chercheurs de l'Université d'Osaka ont construit un modèle informatique qui reproduit les cycles de séchage et d'humidification. Dans le modèle, la pâte est une fine couche qui se contracte en séchant, et les fissures sont des zones où le matériau est affaibli. Après chaque humidification, les fissures « se cicatrisent », mais laissent des cicatrices : des endroits où le matériau n'est plus aussi résistant.
Après le premier cycle, les angles de 90 degrés dominent dans la distribution : ce sont les intersections en T. Mais à chaque cycle suivant, la proportion d'angles proches de 120 degrés augmente, autrement dit d'intersections en Y. L'écart par rapport à 120 degrés diminue de façon exponentielle, avec un temps caractéristique de 2,85 cycles. Les expériences menées avec de la pâte à café donnent un temps comparable, de l'ordre de quatre cycles.
Les fissures se comportent comme des rivières qui, à chaque crue, redressent leur lit. Une rivière ne suit pas un trajet sinueux si elle peut en creuser un plus court. Il en va de même pour les fissures : une intersection en Y à 120 degrés donne une longueur totale plus faible qu'une intersection en T à 90 degrés. Dans le modèle, l'énergie des fissures diminue de façon exponentielle, avec un temps caractéristique de 3,17 cycles, presque comme l'angle.
Cette découverte aide à comprendre pourquoi se fissurent les sols qui sèchent, la céramique et d'autres matériaux soumis alternativement à l'humidité et à la sécheresse. En agriculture, prévoir la fissuration du sol est important pour l'irrigation, et dans la construction, pour la durabilité des revêtements. On peut améliorer le modèle en décrivant plus réalistement les cicatrices laissées par les fissures passées, mais dès à présent il montre une chose : les fissures se souviennent de leur histoire et, à chaque cycle, apprennent à être plus courtes.
Dans les expériences avec de la pâte à café, après plusieurs cycles d'humidification et de séchage, les fissures s'alignent à 120 degrés, comme les alvéoles des abeilles. C'est l'angle auquel trois fissures peuvent se rencontrer sans créer de contrainte excessive.