Imaginez une immense salle où des milliers de balayeurs passent le sol en même temps. Chacun ne connaît que son secteur et pousse la poussière vers le mur le plus proche, sans demander l'avis d'un chef. On pensait jusqu'ici qu'une telle approche était impossible pour un ordinateur quantique : trop d'erreurs, et il fallait un cerveau central capable de voir l'ensemble du tableau. Mais des physiciens viennent de montrer qu'on peut se passer de ce cerveau.
Un ordinateur quantique stocke l'information dans des qubits, qui sont très fragiles : le moindre bruit extérieur corrompt les données. Pour y remédier, on utilise des codes correcteurs d'erreurs, par exemple le code de surface. Il dispose les qubits sur un réseau bidimensionnel, comme des carreaux sur un sol. Quand une erreur se produit, un défaut apparaît sur le réseau : une vérification de parité est violée. D'ordinaire, ces défauts sont collectés par un puissant ordinateur classique, mais celui-ci devient un goulot d'étranglement : plus il y a de qubits, plus il doit travailler vite.
Les auteurs de l'étude ont construit un automate cellulaire, une règle simple selon laquelle chaque nœud ne communique qu'avec ses voisins. Les défauts se déplacent vers le coin de leur amas, où ils disparaissent. Pour les erreurs plus complexes, on empile plusieurs couches d'un tel automate : les défauts remontent la pile, comme des bulles dans une boisson gazeuse, et s'y annihilent. Tout cela fonctionne en continu, même lorsque l'ordinateur exécute des opérations : initialisation d'états, connexion de qubits ou lecture du résultat.
Auparavant, les décodeurs locaux savaient seulement conserver l'information quantique, pas effectuer des calculs. On montre désormais qu'ils peuvent faire les deux. Et la densité des ressources classiques reste constante : quel que soit le nombre de qubits, chaque nœud n'a besoin que d'un ensemble fixe de bits. Cela ouvre la voie à des ordinateurs quantiques qui corrigent leurs erreurs directement sur la puce, à basse température, sans transférer de données vers l'extérieur.
Revenons à la salle des balayeurs. Désormais, chaque balayeur ne se contente pas de balayer : il sait aussi que la poussière doit être portée dans un coin, et il le fait sans recevoir d'ordres. Un ordinateur quantique construit sur ce principe pourrait devenir plus simple et plus fiable, donc plus proche d'une application réelle.
Le décodeur reprend un principe employé pour la première fois dans l'algorithme du « balai » de Bravyi et Haah : les défauts sont balayés vers le coin de l'amas, comme des déchets poussés contre un mur.
L'idée d'une correction d'erreurs locale sans contrôleur central rappelle les systèmes décentralisés du roman « La Rose et le Ver » de Robert Ibatoulline, où les réseaux de calcul se réparent eux-mêmes après un dommage.