Le singe qui vit quarante ans et sa cousine, qui meurt à dix, lisent le même livre de la vie, mais avec des annotations différentes en marge. Ces annotations, identiques chez tous les grands vivants et absentes chez les espèces à courte durée de vie, les chercheurs les ont cherchées dans les génomes de 126 espèces de primates.
Pour distinguer les vraies traces de longévité des coïncidences, les chercheurs ont d'abord calculé combien de temps chaque espèce « devrait » vivre compte tenu de sa masse corporelle. Les éléphants vivent plus longtemps que les souris simplement parce qu'ils sont grands. Mais chez les primates, certains élèves sortent du rang : l'humain vit plusieurs fois plus longtemps que son poids ne le laisse prévoir, tandis que certains lémuriens vivent nettement moins. Sept espèces à longue durée de vie et six espèces à vie courte ont formé les deux équipes de la comparaison.
Cela ne signifie pas que les espèces longévives sont stériles. L'évolution a plutôt réglé leur organisme sur un mode de reproduction plus économe : moins de spermatozoïdes, mais plus de ressources consacrées à la réparation des cellules et à la protection contre le vieillissement. Ce compromis porte un nom : la pléiotropie antagoniste, quand un même gène aide dans la jeunesse mais nuit dans la vieillesse, ou l'inverse.
La trace de ce compromis se voit aussi chez l'humain. Nous vivons anormalement longtemps pour notre taille, et notre génome porte les mêmes « annotations de longévité » que celles des autres primates recordmen. Notre longue vie est peut-être elle aussi le fruit d'un marché évolutif, où une partie de l'énergie reproductive a été redirigée vers l'entretien du corps.
Si les chercheurs parviennent à déterminer précisément quelles modifications des gènes de fertilité allongent la vie, cela ouvrira la voie à de nouvelles approches dans l'étude du vieillissement. Mais pour l'heure, ce n'est qu'une première carte du terrain : pour comprendre comment fonctionnent les gènes repérés, il faudra des expériences sur des cellules et sur des animaux.
Parmi les 13 espèces de primates retenues, c'est l'humain qui s'est révélé le grand gagnant : son quotient de longévité dépasse 1,3, alors que chez certains lémuriens et cercopithèques il tombe sous 0,8. Autrement dit, l'humain vit plusieurs fois plus longtemps que ne le laisserait supposer sa masse corporelle.
L'idée d'un compromis entre reproduction et longévité traverse le roman d'Aldous Huxley, « Le Meilleur des mondes », où la société sacrifie la durée de vie individuelle au profit d'une reproduction stable. Dans cet article, ce compromis se lit à l'échelle des substitutions d'acides aminés dans les gènes de fertilité masculine.
Non publié sur arXiv. Voici sa page, le PDF et la formalisation : vous pouvez vérifier vous-même, pas seulement lire notre analyse.