Dans un hall d'immeuble mal éclairé se tiennent deux gardiens. Le premier, entendant un pas bruyant, retient la porte pour qu'elle ne claque pas. Le second, assis près du tableau électrique, tourne le variateur de luminosité quand le vacarme devient insupportable. De l'extérieur, impossible de savoir lequel est intervenu : la porte est entrebâillée, la lumière baissée, et le registre ne porte qu'une seule ligne, « il y a eu du bruit ». C'est à peu près ainsi que fonctionne la protection de notre audition, et c'est précisément pour cela qu'elle est si difficile à étudier.
Le premier gardien, c'est le muscle de l'oreille moyenne. Face à un son dépassant un certain seuil, il se contracte et tire le tympan pour qu'il vibre moins. Le second, c'est le faisceau olivocochléaire, un fin canal nerveux qui va du cerveau à la cochlée et y réduit l'amplification du son. Tous deux agissent vite et presque simultanément, mais ils ne s'occupent pas de la même chose. Le muscle protège contre la surcharge mécanique, tandis que le faisceau nerveux, semble-t-il, aide à décoder la parole dans le bruit. Le problème, c'est qu'on ne peut pas les activer séparément : quand le son est fort, les deux se déclenchent.
Les résultats ont été surprenants. La force de contraction du muscle de l'oreille moyenne était plus faible chez les personnes âgées ayant une audition normale que chez les jeunes. Mais lorsque les chercheurs ont corrigé en tenant compte de l'état de la cochlée, la différence a disparu. Conclusion : le muscle ne faiblit pas à cause de l'âge, mais parce que la cochlée présente déjà des lésions microscopiques inaudibles lors d'un examen ordinaire. Le second gardien, le réflexe olivocochléaire, se comportait autrement. Dans les hautes fréquences, il s'affaiblissait avec l'âge, mais ce lien disparaissait lorsqu'on prenait en compte les seuils audiométriques, c'est-à-dire la perte auditive manifeste. Les lésions cachées de la cochlée n'avaient aucun effet sur lui.
La découverte la plus importante ne concerne pas les réflexes eux-mêmes, mais la manière de les mesurer. Lorsque les chercheurs diffusaient un signal sonore pour tester le réflexe olivocochléaire, chez deux tiers des jeunes et la moitié des personnes âgées, le muscle de l'oreille moyenne se contractait en même temps. Cela polluait les résultats, et il devenait impossible de savoir quel réflexe faisait quoi. Les chercheurs ont trouvé la solution : dans les deux premières millisecondes de la réponse à un clic, seule la réaction mécanique du muscle est visible. Ce bref pic permet de savoir que le muscle s'est activé, et donc d'en tenir compte ou de refaire la mesure à un niveau plus faible.
Maintenant que l'on peut distinguer les gardiens grâce aux premiers instants de leur réaction, la voie s'ouvre vers un diagnostic plus précis. Si l'amplitude de la contraction musculaire reflète les lésions cachées de la cochlée, ce test pourrait détecter des problèmes auditifs bien avant que la personne ne commence à se plaindre de ne pas comprendre la conversation dans un café. Et des mesures propres du réflexe nerveux aideront à comprendre pourquoi certaines personnes suivent facilement leur interlocuteur dans une salle bruyante, tandis que d'autres perdent le fil de la discussion. Les gardiens à l'entrée de l'oreille, on le découvre, ne se contentent pas de monter la garde : ils tiennent un journal détaillé de l'état de tout l'immeuble.
Le réflexe de l'oreille moyenne ne se déclenche pas seulement en réponse à des sons forts extérieurs : il réagit aussi à notre propre vocalisation. Quand une personne parle ou chante, le muscle se contracte pour protéger la cochlée d'une stimulation excessive.
Non publié sur arXiv. Voici sa page, le PDF et la formalisation : vous pouvez vérifier vous-même, pas seulement lire notre analyse.