Dans la nature, les groupes d'animaux se séparent souvent puis se reforment, et même les sous-groupes séparés peuvent rester en contact visuel. Les modèles traditionnels de mouvement collectif supposent généralement des interactions locales entre voisins, et ne décrivent donc pas la transmission d'information à travers des intervalles physiques. Ces travaux comblent cette lacune en isolant la vision comme unique canal de communication entre deux bancs de poissons. Dans les archives, des études voisines portent sur la synchronisation dans les oscillateurs quantiques et les systèmes biologiques, mais cette recherche se distingue en reliant quantitativement, pour la première fois, la distance entre groupes à la synchronisation de phase de leurs orientations collectives.
L'expérience a été menée dans un aquarium carré de 100×100×40 cm, divisé par deux cloisons transparentes en trois compartiments : deux compartiments latéraux contenaient chacun un banc de 10 à 20 néons noirs, tandis que le compartiment central était rempli d'eau et avait une largeur réglable de 0 à 40 cm. Les parois transparentes excluaient toute interaction hydrodynamique et tout contact, ne laissant que le canal visuel. Les mouvements des poissons ont été enregistrés par une caméra placée au-dessus, à une fréquence de 50 images par seconde, et les trajectoires ont été extraites à l'aide du logiciel idtracker.ai. Pour chaque banc, l'orientation du vecteur vitesse du centre de masse a été calculée, montrant des bascules bistables entre deux directions opposées le long du côté long du compartiment. Les séries temporelles obtenues ont été comparées à la solution analytique du modèle de deux oscillateurs bistables couplés, dont les paramètres ont été ajustés par la méthode du maximum de vraisemblance.
En l'absence de contact visuel (cloison opaque), les orientations des deux bancs basculaient indépendamment, et la distribution de la différence de phase présentait deux pics égaux : alignement parallèle et antiparallèle. Lorsque la distance entre les bancs diminuait, le pic de l'état antiparallèle était supprimé, et à intervalle nul ne subsistait qu'un pic aigu de synchronisation parallèle. Le paramètre de couplage, extrait des données, décroissait avec la distance selon une exponentielle étirée avec une longueur caractéristique de 4.9 ± 0.7 cm et un exposant de 0.44 ± 0.04, ce qui indique une atténuation plus lente que celle d'une simple loi exponentielle. L'ordre de phase (cosinus moyen de la différence de phase) diminuait de 0.8 à intervalle nul jusqu'à zéro avec une cloison opaque, suivant précisément la courbe théorique. L'information mutuelle entre les orientations des bancs, corrigée du biais d'estimation, coïncidait également quantitativement avec la prédiction du modèle pour toutes les distances.
Ces travaux montrent que la connexion visuelle entre des groupes d'animaux spatialement séparés peut être décrite comme un couplage entre oscillateurs stochastiques bistables, et que la force de ce couplage décroît progressivement avec la distance, sans s'interrompre à un rayon donné. Cela diffère des études voisines sur la synchronisation dans les systèmes quantiques, où le couplage est généralement imposé artificiellement ; ici, le paramètre de couplage est extrait du comportement d'organismes vivants. Ce résultat est important pour comprendre l'écologie sensorielle et la perception collective : à courte distance, les poissons semblent réagir à des individus particuliers, tandis qu'à plus grande distance, ils réagissent au mouvement moyen de l'ensemble du groupe distant.
Une suite naturelle consisterait à tester comment la synchronisation dépend de la taille du banc, de l'éclairage et de la turbidité de l'eau, ainsi qu'à ajouter d'autres canaux sensoriels, comme les canaux acoustique ou chimique. On pourrait aussi étudier comment deux groupes couplés réagissent à des stimuli externes, tels que l'apparition d'un prédateur, et comment l'information d'alarme se propage à travers l'intervalle. Sur le plan théorique, il serait intéressant de généraliser le modèle à un plus grand nombre de groupes et à des couplages asymétriques, ce qui pourrait conduire à de nouveaux états collectifs.
Les résultats influenceront les recherches sur le comportement collectif des animaux, l'écologie sensorielle et le développement de robots biomimétiques, où la transmission d'information entre groupes sans contact physique est importante.
Mener des expériences en faisant varier la taille du banc et le niveau d'éclairage afin de déterminer comment ces facteurs affectent les paramètres de couplage. Il conviendrait également de mesurer le temps de réponse d'un banc au changement de direction de l'autre, afin d'évaluer la vitesse de transmission de l'information à travers l'intervalle.
En biologie du mouvement collectif, la question de savoir comment les animaux intègrent l'information provenant de congénères éloignés et basculent entre perception locale et globale reste ouverte. Ces travaux relient directement cette question à un paramètre de couplage mesurable et montrent que la transition de la perception individuelle à la perception collective peut se faire progressivement avec la distance.
Les néons noirs (Hyphessobrycon herbertaxelrodi) mesurent en moyenne seulement 2.5 cm de long, mais dans l'expérience, leurs bancs se sont synchronisés sur des distances allant jusqu'à 40 cm, soit 16 fois la longueur d'un poisson individuel.