Un traducteur qui, avec l'âge, se met à confondre les mots transforme un document précis en un charabia. Dans la cellule, ce rôle de traducteur est tenu par l'ARN de transfert : il transporte les acides aminés jusqu'au ribosome, où la protéine s'assemble. Une erreur dans un seul « mot » peut rendre la protéine inutile, voire nuisible. Les chercheurs ont découvert que, chez les mammifères, une rare marque chimique présente sur cet ARN, la modification manQ, disparaît avec l'âge. Sans elle, le traducteur se trompe plus souvent et la cellule vieillit plus vite.
La quéuine est une substance que les cellules des mammifères ne savent pas fabriquer elles-mêmes. Seules les bactéries intestinales en fournissent. Avec l'âge, la composition du microbiote change et les livraisons de quéuine se réduisent. Sans elle, l'ARN de transfert perd la modification manQ et la précision de la synthèse des protéines s'effondre. C'est un peu comme une machine usée qui se met à produire des pièces défectueuses, même si les plans n'ont pas changé.
On pensait autrefois que les erreurs de synthèse des protéines n'étaient qu'une conséquence du vieillissement, et non sa cause. Aujourd'hui, on voit que la précision de la traduction peut être restaurée en rendant à la cellule la substance qui lui manque. Cela change notre regard sur le vieillissement : ce n'est pas une voie à sens unique, mais un processus qui comporte des points sur lesquels on peut agir. La quéuine agit comme une « vitamine microbienne », qui relie la santé intestinale aux processus moléculaires de la cellule.
Si l'on rend au traducteur l'outil qui lui manque, il se remet à travailler avec précision. De même, la cellule qui reçoit de la quéuine restaure la modification de l'ARN de transfert et réduit le nombre d'erreurs. On ignore encore si cela aidera les humains autant que les souris et les mouches, mais la piste est ouverte : peut-être verra-t-on un jour des régimes ou des probiotiques capables de maintenir le taux de quéuine. Le vieillissement cesse d'être une usure inévitable pour devenir un problème doté de leviers moléculaires concrets.
La quéuine a été découverte dans les années 1970, mais son rôle dans le vieillissement n'a été élucidé que récemment. Elle doit son nom à la lettre Q, qui désigne son précurseur dans le code génétique.
Non publié sur arXiv. Voici sa page, le PDF et la formalisation : vous pouvez vérifier vous-même, pas seulement lire notre analyse.