89 millisecondes. C'est la durée d'une avalanche de vortex qui accélère brusquement la rotation du pulsar Vela — l'un des pulsars les plus célèbres pour ses glitches. Les pulsars sont des étoiles à neutrons en rotation rapide, nées de l'effondrement de supernovae. Leurs périodes de rotation sont plus stables que des horloges terrestres, mais de temps à autre, un glitch (une accélération soudaine) se produit — un saut de fréquence infime. Le scénario classique lie ce phénomène au comportement de la matière superfluide à l'intérieur de l'étoile, où la rotation est quantifiée en vortex individuels.
Le liquide superfluide au cœur de l'étoile à neutrons est traversé par des vortex quantifiés — chacun portant un moment cinétique strictement défini. Ces vortex peuvent s'ancrer (pinning) sur les défauts du réseau ionique de la croûte, un peu comme des flocons de neige s'accrochent aux irrégularités d'une pente. Entre la croûte et la composante superfluide, un décalage de vitesse (lag) s'accumule, et la compression gravitationnelle de l'étoile ne fait qu'accroître la tension. À un moment critique, le lag dépasse le seuil — et des centaines de milliers de vortex se déclenchent en avalanche, transférant le moment angulaire accumulé à la croûte. Ainsi naît un glitch. Jocelyn Bell Burnell a découvert les pulsars en 1967, Subrahmanyan Chandrasekhar a posé les bases de la compréhension des objets hyperdenses, et John Archibald Wheeler a introduit le terme « étoile à neutrons ». Mais jusqu'à récemment, on ne comprenait pas pourquoi la distribution des glitches varie d'un pulsar à l'autre.
Une équipe de chercheurs a construit un simulateur suivant jusqu'à 10⁵ vortex dans un modèle cylindrique d'étoile à neutrons. Pour accélérer les calculs, ils ont utilisé l'algorithme de Barnes-Hut : les amas lointains sont remplacés par un centre effectif, ce qui réduit la complexité de quadratique à quasi-linéaire. Dans la croûte, ils ont disposé un réseau de pièges — des régions à ancrage renforcé, chacune de la taille d'un terrain de basket (~100 m²). Ces pièges imitent les fissures qui apparaissent lors du ralentissement de la rotation de l'étoile, et peuvent retenir un excès de vortex. Lorsque, à la suite d'un tremblement d'étoile, plusieurs pièges se déclenchent simultanément, le profil du glitch devient en escalier, et la distribution des tailles devient bimodale : un pic supplémentaire apparaît pour les grands événements. C'est précisément ce que l'on observe chez le pulsar PSR J0537-6910.
Une découverte inattendue a été l'émergence spontanée de vides géants de vortex — dans un réseau initialement uniforme, des zones sans vortex de la taille d'un tiers de l'étoile se formaient soudain, persistant longtemps. Cela suggère que les inhomogénéités peuvent être intrinsèques à la dynamique collective des vortex quantiques, et non seulement imposées par les défauts de la croûte. Une avalanche commençant par un faux pas engendre un réseau d'avalanches — et 89 millisecondes, un seul battement de l'évolution stellaire, réécrivent complètement le rythme du pulsar.
Depuis le début des observations, chez le glitcheur le plus célèbre – le pulsar de Vela – on a enregistré plus de 20 glitches majeurs ; l’un d’eux, en 2016, a été précédé par un ralentissement notable de la rotation, ce qu’on interprète comme le signe de la formation d’un nouveau piège dans la croûte.
Dans le roman « L’Œuf du Dragon » de Robert Forward, une vie intelligente sur une étoile à neutrons utilise les glitches de rotation comme source d’énergie.