Un trio de jazz joue dans un club. Pianiste, contrebassiste et batteur. Si l'on n'écoute que deux d'entre eux, on peut comprendre comment le pianiste s'adapte à la basse ou la basse à la batterie. Mais la vraie musique naît lorsque les trois jouent ensemble : une phrase change le jeu des autres. Le cerveau en action ressemble à ce trio : plusieurs régions agissent de concert, et cette interaction collective ne se réduit pas à des paires isolées.
Autrefois, les scientifiques ne mesuraient les connexions cérébrales que par paires : ils prenaient le signal d'une région, celui d'une autre, et regardaient à quel point ils étaient cohérents. Mais cela laissait de côté les situations où trois régions se coordonnent ensemble. La nouvelle méthode évalue précisément les interactions triples. Les chercheurs ont utilisé les données d'IRMf de 600 personnes au repos et de 66 personnes regardant un dessin animé. Pour chaque triplet parmi 105 régions cérébrales, ils ont calculé une mesure de dépendance commune qui indique à quel point ces régions sont liées.
Il s'est avéré que les connexions triples portent plus d'informations que les paires, et que lors d'une tâche, le cerveau utilise des interactions collectives plus complexes. C'est comme en jazz : quand les musiciens jouent ensemble, la musique est plus riche que la somme des duos séparés. La nouvelle méthode permet de voir ce jeu collectif et de comprendre ce qui se passe lorsque l'ensemble se désaccorde en cas de maladie.
Le nombre de triplets uniques parmi 105 réseaux (187 460) est à peu près égal au nombre de mots dans le roman « Guerre et Paix » (environ 188 000). Si l'on tentait d'énumérer tous les triplets pour 1000 régions, leur nombre dépasserait celui des atomes dans l'Univers observable.
L'idée que le cerveau traite l'information non pas par paires mais par ensembles entiers fait écho au concept d'intelligence collective chez Stanislas Lem dans « Solaris », où l'océan ne manifeste un comportement intelligent que dans son ensemble, et non à travers ses éléments individuels.