Un morceau de pâte, si on le tire sur les côtés, ne s'étire pas uniformément : à un endroit, il s'amincit et se déchire. Un tissu vivant se comporte de manière similaire, mais au lieu d'une déchirure, des bandes de cisaillement apparaissent — des zones étroites où les cellules commencent à glisser les unes sur les autres, comme des cartes dans un jeu qu'on coupe. Ces bandes divisent le tissu en zones qui se comportent différemment : certaines restent élastiques, d'autres deviennent fluides.
Les scientifiques ont construit un modèle informatique de tissu où chaque cellule est un polygone et où ses frontières peuvent changer de longueur et de tension. Ils ont découvert que lors d'une compression ou d'une traction du tissu, un motif de régions solides et liquides apparaît spontanément. Les bandes de cisaillement n'apparaissent pas de manière chaotique : leur position dépend de ce qui est le plus fort — le frottement des cellules entre elles ou le frottement contre le substrat sur lequel repose le tissu.
Cette découverte aide à comprendre comment l'embryon passe d'un amas de cellules à un organisme avec des organes et des tissus. Elle explique aussi pourquoi les cellules cancéreuses peuvent quitter la tumeur : aux endroits où le tissu devient fluide, il leur est plus facile de se détacher et de migrer vers d'autres parties du corps.
Les bandes de cisaillement dans les tissus ressemblent aux lignes de glissement dans les métaux, visibles à la surface d'une cuillère en aluminium pliée.
Dans le roman de Greg Egan « La Cité des permutants », des gens modélisent des mondes biologiques entiers où la forme du corps dépend des contraintes mécaniques dans les tissus.