Deux feuilles de séléniure de tungstène — non pas en carbone, mais en un composé de tungstène et de sélénium — sont tournées l'une par rapport à l'autre d'un angle minuscule, d'environ 5 degrés. Il en résulte un motif de moiré : un réseau périodique agrandi où les électrons se comportent tout autrement que dans un cristal ordinaire. Récemment, on a découvert la supraconductivité dans de telles couches torsadées. Mais qu'est-ce qui pousse exactement les électrons à s'apparier et à circuler sans résistance ?
Les auteurs de l'étude ont plongé au cœur du matériau — dans ses bandes de trous supérieures, où vivent les porteurs de charge. Grâce à la théorie de la fonctionnelle de la densité (une méthode qui calcule la structure électronique sans ajustement), ils ont montré que ces bandes possèdent une topologie non triviale. Chacune porte une charge topologique (nombre de Chern) de +1 dans la vallée K. Les fonctions d'onde des électrons sont tordues dans l'espace, comme un ruban de Möbius, et cette torsion ne peut pas être éliminée par une déformation lisse. Ce n'est pas seulement une curiosité mathématique, mais un facteur qui influence l'interaction entre les électrons.
Pour comprendre les fortes corrélations — lorsque les électrons se sentent mutuellement à chaque pas — les physiciens ont construit des orbitales compactes directement à partir des fonctions d'onde calculées. C'est un peu comme extraire les couleurs principales d'un tableau complexe. On obtient deux types : une orbitale f localisée, qui reste presque sur place, et une orbitale c délocalisée, qui se déplace librement dans le cristal et porte la topologie. À partir de leurs recouvrements et de leurs sauts, ils ont rassemblé des paramètres précis — une sorte de recette pour les futures théories de la supraconductivité.
Désormais, les théoriciens disposent d'une base solide : non pas des hypothèses, mais des nombres obtenus ab initio. Cela ouvre la voie à la compréhension de la supraconductivité inhabituelle dans les dichalcogénures de métaux de transition — peut-être topologique, où des courants invulnérables circulent sur les bords du matériau. Cette même feuille qui a commencé comme un jouet à tordre pourrait devenir une plateforme pour les technologies quantiques du futur.
Le nombre de Chern porte le nom du mathématicien chinois Shiing-Shen Chern, qui a développé la géométrie des espaces fibrés. Il est entier et ne change pas lors de petites perturbations du système — c'est pourquoi la topologie est si robuste face aux perturbations.