L'architecte consolide les fondations, mais ménage une porte pour les rénovations : c'est ainsi que les systèmes vivants équilibrent fiabilité et renouvellement. La cellule copie l'information héréditaire avec une précision dont rêverait n'importe quel copiste, tout en sachant tolérer des changements qui l'aident à survivre dans de nouvelles conditions. Longtemps, ces deux capacités ont semblé opposées : plus un système est précis, moins il est flexible. Un nouveau travail propose de les considérer comme des alliées plutôt que des rivales.
Le secret, c'est que les erreurs ne sont pas toutes de même nature. Certaines surgissent d'elles-mêmes, comme des fautes de frappe quand on est fatigué : elles sont aléatoires et généralement nuisibles. D'autres apparaissent sur commande, comme une correction volontaire du texte : elles sont orientées et peuvent ouvrir des variantes utiles. Dans le modèle construit par les auteurs, ces deux sources d'incertitude sont séparées. L'erreur passive brouille l'information dans toutes les directions, tandis que la déstabilisation active agit de façon sélective, en explorant uniquement les états susceptibles d'être utiles. La sélection, tel un correcteur rigoureux, élimine les coquilles aléatoires, mais préserve le droit à des modifications sensées.
Cette logique explique des choses inattendues. Le vieillissement, par exemple, est souvent associé à l'accumulation des dommages. Or le modèle montre que, avec l'âge, la sélection sur les conséquences différées s'affaiblit, et l'organisme investit moins dans son entretien, tout en conservant, voire en renforçant, une variabilité active. Ce qui ressemble à de l'usure peut être en partie une restructuration planifiée. Histoire similaire pour le conflit sexuel : un même mécanisme génétique peut être optimal de façons différentes chez les femelles et chez les mâles, et il en résulte alors une charge mesurable, comme si deux architectes se disputaient la porte à laisser dans le bâtiment.
Des expériences sur la levure confirment le modèle. Quand l'environnement change vite, il est avantageux de basculer rapidement entre les états ; quand l'environnement est stable, la précision compte davantage. De plus, la dépendance de la valeur adaptative à l'histoire des transitions augmente avec la divergence des milieux statiques. Cela signifie que les systèmes vivants ne se contentent pas de réagir aux conditions présentes : ils gardent aussi en mémoire le chemin par lequel ils sont arrivés à leur état actuel.
Ainsi, l'architecte qui consolide les fondations ne renonce pas à la porte pour les rénovations. Il veille simplement à ce que cette porte s'ouvre dans la bonne direction. Les systèmes vivants font de même : ils répriment les erreurs aléatoires, mais conservent une variabilité régulée qui les aide à explorer de nouvelles possibilités. Cette complémentarité entre stabilisation et déstabilisation est peut-être le principe général par lequel l'évolution allie fiabilité et renouvellement.
Dans le modèle du réplicateur, la perte de la sous-unité B détruit le complexe fonctionnel, mais c'est précisément cette perte qui ouvre la voie à un complexe AAB plus efficace : la destruction d'une partie du tout peut être la condition d'une amélioration.
L'idée selon laquelle un oubli contrôlé et une variabilité régulée peuvent favoriser l'adaptation fait écho à la conception de l'« oubli » comme ressource dans le roman de Stanislas Lem, La Voix du Maître.
Non publié sur arXiv. Voici sa page, le PDF et la formalisation : vous pouvez vérifier vous-même, pas seulement lire notre analyse.