Parmi les centaines de lunes du Système solaire, Néréide exécute la danse la plus échevelée : tantôt elle plonge vers Neptune à 1,4 million de kilomètres, tantôt elle s'élance au loin à 9,7 millions – le tout en moins d'une année terrestre. Une excentricité de 0,75 – la marque d'une errante capturée. Pendant des décennies, on l'a rangée parmi les prisonnières de la ceinture de Kuiper, ces voyageuses de glace égarées. Mais sa course effrénée est trop ordonnée pour une capture au hasard, comme une dernière note d'une symphonie tue, étirée dans le temps mais gardant encore la mémoire de sa tonalité. À chaque révolution, elle subit un écart de température de près de 100°C – pourtant sa glace cristalline demeure inébranlable, comme une mémoire figée.
La véritable révolution est venue du JWST, lorsque son spectrographe NIRSpec en mode champ intégral a plongé dans le visage infrarouge de Néréide (0,6–5,3 µm). Le spectre a révélé de la glace d'eau cristalline (bandes profondes à 1,5, 2,0, 3,0 et 4,5 µm) avec un pic de Fresnel aigu à 3,1 µm – signe d'un givre frais, non amorphe, qui n'aurait pas survécu des milliards d'années loin du Soleil sans un traitement récent. Le continuum entre 2,2 et 3,5 µm est suspectement plat : c'est ainsi que brillent des surfaces brûlées par les radiations ou saupoudrées de poussière rouge d'hématite nanophasée ou de fer. Et à 4,27 µm, un « souffle » à peine perceptible de CO₂ est apparu. L'albédo final (0,24) a sorti Néréide du cercle des vagabondes glacées typiques : il est bien plus élevé que celui des noyaux cométaires et des objets de Kuiper, et se rapproche des valeurs des satellites réguliers de Saturne et d'Uranus. Aucun corps cométaire connu, aucun fantôme de la ceinture de Kuiper ne donne un tel portrait spectral. Néréide est une orpheline sans parenté spectrale.
Pour faire revivre ce drame, l'équipe a lancé des simulations à N corps (REBOUND, algorithme IAS15) avec le Soleil, Neptune, Triton capturé et un essaim de protosatellites répartis selon le modèle du disque de vapeur. Triton – l'envahisseur – fait irruption dans le système en sens inverse de la rotation, fracasse tout sur son passage et migre lui-même vers l'intérieur. Mais dans 20 % des cas, la catastrophe éjecte élégamment un des corps sur une orbite reproduisant les paramètres de Néréide : demi-grand axe ~224 rayons de Neptune, excentricité ~0,75, et dans la simulation finale, même l'inclinaison a presque coïncidé – 33° contre 28,4° observés. Ce n'est pas un hasard : Néréide n'est pas une intruse, mais la dernière survivante de la première génération de satellites de Neptune, ayant survécu au cataclysme qui a engendré Triton. (La formule de masse d'isolation \( m_{\rm isolation} = 0.74 \times 10^{-4} \left(\frac{r}{20 r_{\rm Nep}}\right)^{21/4} M_{\rm Nep} \) rappelle pourquoi les satellites lointains sont condamnés à être des nains : le matériau disponible fond comme $r^{21/4}$, et Néréide avec ses 345 km est une limite naturelle pour de telles périphéries.)
Cette conclusion fait vibrer les cordes de notre compréhension : les orbites irrégulières ne sont pas toujours la marque d'une capture ; les planètes géantes peuvent exiler leurs propres enfants. À l'échelle galactique, nous devons nous attendre à des myriades de réfugiés « exolunes » sur des orbites sauvages – des fragments de systèmes primordiaux brisés. Néréide cesse d'être une solitaire curieuse pour devenir une pierre de Rosette pour lire de telles histoires à travers la Galaxie. Les futures missions mesureront le rapport deutérium/hydrogène, attraperont la position exacte des bandes de CO₂ et, peut-être, un jour toucheront cette archive de glace. En attendant, la note solitaire de Néréide garde la mélodie de la symphonie perdue de Neptune.
Découverte en 1949 par Gerard Kuiper, Néréide porte le nom des nymphes marines, filles de Nérée. Le symbolisme est impeccable : la nymphe danse dans le tourbillon gravitationnel, telle une créature mythologique prise dans un vortex.