Les réseaux quantiques promettent de réunir processeurs, capteurs et canaux de communication en une infrastructure unique. Mais les nœuds d'un tel réseau ne sont pas tenus d'être identiques : certains stockent mieux l'information, d'autres la traitent plus vite. Les oscillateurs mécaniques sont des candidats attrayants pour jouer le rôle de nœuds, car leurs fréquences peuvent être ajustées dans une large gamme lors de la fabrication. Les résonateurs gigahertz à haute fréquence résistent au bruit thermique et se prêtent bien aux interfaces avec l'électronique micro-ondes. Les résonateurs mégahertz à basse fréquence possèdent un long temps de cohérence et conviennent au stockage d'états quantiques. Toutefois, relier de tels nœuds hétérogènes par intrication restait impossible jusqu'ici : l'écart entre les fréquences est trop grand. Ce travail s'inscrit dans les recherches sur la distribution de l'intrication dans les réseaux optomécaniques, mais les travaux voisins considèrent généralement des nœuds de fréquences proches.
Les auteurs ont construit un modèle théorique composé de deux systèmes optomécaniques reliés par un guide d'ondes optique. Le premier système contient un résonateur mécanique mégahertz et un mode optique à couplage dispersif. Le second comprend un résonateur gigahertz et deux modes optiques interagissant via une résonance triple provoquée par la diffusion Brillouin. Dans le premier schéma, un fort désaccord rouge du laser refroidit le résonateur mégahertz et l'intrique simultanément avec le mode optique. Cet état intriqué est ensuite transmis par le guide d'ondes au second système, où un pompage résonant active le transfert de l'état vers le nœud mécanique gigahertz. Dans le second schéma, une brève impulsion laser bleue crée un état comprimé à deux modes entre le résonateur gigahertz et l'impulsion optique. Après propagation dans le guide d'ondes, une impulsion rouge dans le système distant transfère cet état au résonateur mégahertz. L'analyse a utilisé les équations de Langevin et les matrices de covariance, et l'intrication a été évaluée par la négativité logarithmique.
Le premier schéma démontre une intrication stable entre le mode optique et le résonateur mégahertz pour un couplage effectif d'environ 3 MHz. Cette intrication est transférée avec succès au nœud gigahertz, la négativité logarithmique atteignant des valeurs comparables à celles de départ. L'analyse numérique a montré que l'intrication est la plus forte près de la bande latérale de conversion de fréquence vers le bas. Le second schéma, avec un protocole impulsionnel, permet d'obtenir une intrication entre des nœuds mécaniques séparés par un guide d'ondes avec pertes. Avec un paramètre de compression r=2,18 et une efficacité de transfert d'état W=0,95, l'intrication persiste même pour des pertes allant jusqu'à 50 %. Les auteurs ont estimé qu'avec des pertes typiques dans la fibre optique de 0,2 dB/km, la distance entre les nœuds peut atteindre des dizaines de kilomètres. Les deux schémas fonctionnent à des températures cryogéniques de l'ordre de 10 mK, accessibles dans les expériences actuelles.
Ce travail montre pour la première fois comment relier par intrication des nœuds mécaniques dont les fréquences diffèrent de trois ordres de grandeur. Contrairement aux études voisines, où les nœuds étaient identiques ou de fréquences proches, il propose ici un mécanisme concret de transfert d'intrication entre les gammes mégahertz et gigahertz. Cela élargit la panoplie des réseaux quantiques hybrides : on peut désormais combiner des résonateurs basse fréquence à longue durée de vie pour le stockage avec des résonateurs haute fréquence pour un traitement rapide. Le schéma à impulsions montre en outre que l'intrication peut être distribuée sur de grandes distances, en surmontant les pertes dans la fibre.
Les développements possibles incluent la réalisation expérimentale des schémas proposés sur les plateformes optomécaniques existantes, telles que les cristaux optomécaniques et les microrésonateurs. Un réglage précis des impulsions laser et un contrôle des bruits thermiques seront nécessaires. D'autres travaux théoriques pourront prendre en compte les imperfections de détection et les effets non linéaires. Il serait également intéressant d'étendre l'approche à un plus grand nombre de nœuds et à des réseaux avec répéteurs quantiques.
Les résultats pourraient influencer le développement des réseaux quantiques hybrides, de la mémoire quantique et des interfaces entre signaux micro-ondes et optiques. Ils ouvrent aussi la voie à des tests fondamentaux de la mécanique quantique sur des objets macroscopiques de masses et de fréquences différentes.
La prochaine étape consiste à démontrer expérimentalement le transfert d'intrication entre un résonateur mégahertz et un résonateur gigahertz dans un même laboratoire. On pourra ensuite passer à la vérification du schéma à distance avec une fibre optique réelle.
En optomécanique, la mise à l'échelle de l'intrication à un grand nombre de nœuds mécaniques reste un problème non résolu. Ce travail traite d'un cas particulier, la liaison de deux nœuds de fréquences différentes, mais n'aborde pas les questions des réseaux multi-nœuds ni de la résistance à la décohérence. Le prochain grand défi sera de créer un répéteur quantique à base d'oscillateurs mécaniques, capable de stocker l'intrication et de la purifier du bruit.
Les résonateurs mécaniques utilisés dans de telles expériences peuvent avoir la taille d'un cheveu humain, tout en se comportant comme des objets quantiques. Leurs vibrations sont refroidies jusqu'à l'état fondamental, où le mouvement thermique disparaît presque totalement.
L'idée d'un réseau quantique réunissant des oscillateurs mécaniques rappelle l'« ansible » des romans d'Ursula Le Guin, un dispositif de communication instantanée fondé sur l'intrication. En réalité, toutefois, la transmission de l'information reste limitée par la vitesse de la lumière.