Un potier trace un motif sur une tuile d'argile encore humide avec un scalpel bien aiguisé. Un faux mouvement, et la ligne s'étale, la tuile se fissure. C'est à peu près ainsi que les physiciens travaillent sur des couches minces du supraconducteur à haute température YBCO (un composé d'yttrium, de baryum, de cuivre et d'oxygène). Seulement, leur scalpel est un faisceau extrêmement fin d'ions hélium, et la tuile est une couche de céramique épaisse de quelques centaines d'atomes.
Les auteurs de cette nouvelle étude ont observé ce qui arrive à une telle couche lorsqu'elle est bombardée longuement par des ions hélium d'une énergie de 30 000 électronvolts. Ils ont mesuré la résistance électrique, enregistré des spectres de rayons X et de diffusion Raman. Il s'est avéré qu'à de faibles doses d'irradiation, des défauts ponctuels apparaissent dans le cristal : les atomes d'oxygène sont éjectés de leur site, mais ne quittent pas le matériau ; ils se logent dans les lacunes voisines. Ce type de défaut est appelé paire de Frenkel. La densité de porteurs de charge ne change presque pas, mais leur mobilité diminue : les électrons rencontrent plus souvent le désordre.
Avec l'augmentation de la dose, le réseau cristallin perd sa régularité : les rayons X montrent que les couches s'écartent, la maille passe d'une forme rectangulaire à une forme carrée, et à 10¹⁶ ions par centimètre carré, la couche se transforme en verre amorphe. La résistance électrique à l'état normal augmente fortement, tandis que la température critique diminue selon une loi établie il y a un demi-siècle par Abrikosov et Gor'kov pour la destruction des paires de Cooper par des impuretés magnétiques. Fait intéressant, l'anisotropie — la différence de propriétés le long et à travers les couches — diminue ici, alors que dans le cas d'un simple manque d'oxygène, elle augmente au contraire. Cela signifie que le faisceau ne se contente pas d'éjecter l'oxygène, mais crée un désordre plus complexe.
Ce travail n'est pas de la physique pour la physique. Il fournit aux ingénieurs des chiffres précis : combien de temps on peut irradier pour supprimer la supraconductivité aux endroits voulus et créer un circuit quantique sans détruire le substrat. Sans cette connaissance, le scalpel reste aveugle et le motif, peu fiable.
Le faisceau d'ions hélium est focalisé sur une tache de moins de dix nanomètres de diamètre — c'est des milliers de fois plus fin qu'un cheveu humain.