En mathématiques, il existe un tamis qui ne filtre pas la poussière, mais l'infini lui-même. On l'appelle Q-espace : ici, tout ensemble est un ensemble Gδ — une intersection dénombrable d'ouverts, comme s'il était passé à travers un filet incroyablement fin. La question la plus mystérieuse est : un tel tamis peut-il être « pleinement » — saturé (sans points isolés) et possédant la propriété de Baire (dense au sens catégorique) ? La réponse, comme l'ont découvert Ivánjos et Székely, est cachée dans les fondements des mathématiques et nécessite l'existence d'un cardinal mesurable géant.
Un cardinal mesurable n'est pas simplement un très grand nombre. C'est un point spécial sur lequel on peut définir une mesure bivalente non triviale : elle attribue à chaque sous-ensemble soit 0, soit 1, et cette mesure n'est pas concentrée sur des points individuels. Cette construction a été conceptualisée pour la première fois par John von Neumann. L'existence de cardinaux mesurables est indémontrable et irréfutable dans l'axiomatique standard — cela ajoute une toute nouvelle couche à la théorie des ensembles. En utilisant la méthode du forcing (extension forcée de l'univers des ensembles), les auteurs ont pris un modèle avec un cardinal mesurable κ et y ont injecté κ nombres aléatoires à l'aide de l'algèbre stochastique — un peu comme une simulation numérique d'un nouveau monde probabiliste. Dans l'univers résultant, ils ont construit un idéal spécial qui transforme κ en un Q-espace, avec en plus une mesure strictement positive (les ouverts ont un poids positif, les points ont un poids nul).
Le résultat principal, limpide : l'existence d'un cardinal mesurable est exactement équivalente à la possibilité de construire plusieurs espaces exotiques. Si le cardinal existe, on obtient un Δ-espace bairen saturé, son analogue Q, ainsi que des Δ- et Q-espaces avec une mesure qui annule les points. Pas de cardinal — tous ces objets disparaissent. Au passage, ils ont prouvé une restriction pour les Q-espaces de Lindelöf (ceux qui sont recouverts par un nombre dénombrable d'ouverts) : la puissance de X est strictement inférieure à la cofinalité du continu : $$|X| < \operatorname{cf}(\mathfrak{c})$$ Cette formule découle des inégalités cardinales de la théorie de l'information : le nombre d'ouverts o(X) est au plus c, et de plus o(X) ≤ |C(X)| ≤ o(X)^ω, où C(X) est l'ensemble des fonctions continues. D'où c^|X| ≤ c, et par le lemme de König, |X| doit être petit. En termes concrets : pour les « grands » Q-espaces de Lindelöf, localement compacts ou compacts, il n'y a pas de place dans les mathématiques ordinaires — ils doivent soit avoir un poids supérieur au continu, soit ne pas exister du tout sans axiomes surnaturels.
Ce travail jette un pont entre la topologie et les grands cardinaux, rappelant que même les branches abstraites des mathématiques sont souvent liées aux questions d'incomplétude. Comme un graphe des univers mathématiques possibles dépend de l'admission d'un cardinal mesurable, des classes entières d'espaces apparaissent ou disparaissent. Désormais, l'optimisation de la structure d'un espace est directement liée au choix des axiomes. Une question séduisante reste ouverte : peut-on construire un Q-espace de Lindelöf de poids supérieur au continu sans faire appel à des cardinaux géants ? La réponse influencera le célèbre problème de Moore sur les L-espaces. En attendant, la logique probabiliste des grands cardinaux tamise de plus en plus profondément l'infini à travers le tamis de la topologie.
Les Q-ensembles ordinaires (par exemple sous l'axiome de Martin) sont topologiquement « maigres » — on peut les décomposer en rien. Ceux construits à partir d'un cardinal mesurable, au contraire, sont « épais » et possèdent la propriété de Baire, c'est-à-dire qu'ils se comportent comme des espaces pleins au sens catégorique.