Tout le monde a déjà tapoté une pastèque pour vérifier sa maturité au son. Les physiciens ont utilisé une astuce comparable, mais avec des impulsions de lumière invisible au lieu des doigts, et un gel de ciment – le principal liant du béton – en guise de pastèque. En envoyant de courtes impulsions électromagnétiques et en captant la réponse grâce à une interférométrie ultrasensible, ils ont réalisé une sorte de spectroscopie – une analyse de la façon dont le matériau interagit avec le rayonnement. Et ils ont entendu un « tintement » net à une fréquence d'environ un térahertz (un billion de vibrations par seconde). Ce signal est appelé pic de boson, en l'honneur de Satyendra Nath Bose et Albert Einstein, qui ont décrit le comportement collectif des particules. Il apparaît dans tous les solides désordonnés, du verre à la glace, et renseigne sur le degré d'hétérogénéité de leur structure interne à l'échelle nanométrique.
Le gel de ciment n'est pas une simple boue : c'est un matériau en couches, composé de chaînes d'atomes de silicium et d'oxygène, entrecoupées d'ions calcium. En modifiant le rapport calcium/silicium (Ca/Si), on peut contrôler la rigidité des différentes nano-régions. Pour le prouver, les scientifiques ont non seulement « écouté » l'échantillon avec la lumière, mais ont aussi mesuré sa capacité thermique à des températures extrêmement basses, en suivant l'entropie – une mesure du désordre dans le système. Là où la physique classique ne s'applique plus, les règles de la thermodynamique quantique entrent en jeu. Les chercheurs ont utilisé un modèle inspiré de la loi découverte par Max Planck pour la lumière, ce qui leur a permis de déterminer précisément la fréquence du pic. Les deux méthodes ont indépendamment révélé le même pic de boson, confirmant les prédictions de la simulation numérique à l'échelle moléculaire. De la forme du pic, ils ont extrait le nombre γ – un paramètre d'hétérogénéité élastique. Plus γ est petit, plus le matériau est homogène, et moins il fluera sous charge au fil du temps.
Pourquoi est-ce important ? Le pic de boson offre un test rapide non destructif : pas besoin de casser un échantillon pour savoir comment il se comportera dans des années. On peut rapidement évaluer les déchets industriels (cendres, laitiers) que l'on ajoute aujourd'hui aux ciments bas carbone, et sélectionner des mélanges offrant la meilleure durabilité. De plus, ce même pic détermine la conductivité thermique minimale du béton, c'est-à-dire sa capacité à retenir la chaleur. À terme, ce « nano-tapotement » pourrait aider à concevoir des maisons plus chaudes et des ponts plus durables, simplement en ajustant la recette à l'échelle moléculaire.
Le pic de boson se retrouve dans le verre à vitre, la glace amorphe et même le caramel, mais chaque matériau émet à sa propre fréquence, comme une note de hauteur différente.
Dans le roman « Seul sur Mars » d'Andy Weir, les modules en béton sur Mars souffrent d'écarts de température extrêmes. Comprendre le pic de boson aiderait les ingénieurs du futur à choisir le ciment idéal pour de telles conditions.