Un orage dans les hautes couches de l'atmosphère dure des millionièmes de seconde. Un rayon cosmique, proton ou noyau d'hélium, frappe les molécules d'air, et tout un essaim de particules s'abat vers le bas. La plupart restent groupées, mais parfois une particule reçoit tellement d'énergie qu'elle s'élance en avant. La cascade se divise alors en deux : on obtient deux bosses dans le profil longitudinal, comme deux échos d'un même impact.
Jusqu'à présent, de telles gerbes doubles n'avaient été observées que dans les simulations. Les détecteurs réels ne pouvaient pas les distinguer du bruit de fond des événements ordinaires. Le radiotélescope SKA-Low, avec sa grille d'antennes dense et sa large bande de fréquences, change la donne. Sa sensibilité permet de capter le signal radio des deux maxima séparés de la gerbe. Dans ce signal apparaissent des creux caractéristiques : lorsque les ondes issues des deux sources se superposent, elles s'annulent mutuellement à certaines fréquences.
Les auteurs ont construit un modèle simple : ils ont représenté chaque bosse comme une source ponctuelle d'ondes radio. Cela a suffi pour estimer les profondeurs des deux maxima à partir de la position des creux. Ensuite, ils ont appliqué une méthode de force brute : ils ont fait varier les paramètres (profondeurs et nombres de particules), et pour chaque combinaison, ils ont rapidement synthétisé une gerbe double artificielle qu'ils comparaient à une référence. Ainsi, ils ont pu reconstituer l'ensemble des paramètres avec une incertitude allant de 15 à 66 grammes par centimètre carré.
C'est la première fois que la signature radio des gerbes doubles est utilisée pour reconstituer leur profil longitudinal. Auparavant, ces événements n'étaient qu'une curiosité théorique. Désormais, ils pourraient devenir un outil : la distance entre les bosses est sensible aux détails des interactions entre particules, que les physiciens décrivent par différents modèles. En comparant les prédictions aux observations, on pourra tester ces modèles et obtenir une estimation indépendante de la composition massique des rayons cosmiques.
La prochaine étape consistera à ajouter des bruits réalistes et la configuration complète de la grille d'antennes, qui est dix fois plus dense que dans la simulation actuelle. Si les creux dans les spectres survivent dans des conditions réelles, les gerbes doubles cesseront d'être des fantômes de simulation. Elles deviendront une fenêtre supplémentaire sur la physique des très hautes énergies.
La fréquence du creux d'interférence dans le spectre d'une gerbe double est liée à la distance entre les deux sous-gerbes : plus les maxima sont éloignés, plus la fréquence du premier creux est basse. Pour un événement typique à $10^{15}$ eV, le creux tombe dans la bande de SKA-Low, autour de 100 MHz.
L'idée d'utiliser l'interférence de signaux provenant de sources séparées rappelle le principe de l'interférométrie radio décrit dans le roman « Contact » de Carl Sagan, où l'héroïne analyse un signal arrivant de différentes directions pour extraire une source faible du bruit.