Un électron glissant sur les collines et les creux invisibles créés par une texture de spin, voilà à quoi ressemble un nouveau chapitre de la physique de la matière condensée. Dans les matériaux quantiques où la direction des spins localisés varie progressivement (texture de spin), l'électron n'est plus simplement une particule qui traverse le réseau. Il se retrouve dans un monde où l'espace lui-même est courbé, et cette courbure n'est pas une métaphore, mais une description mathématique précise.
L'idée que l'électron ressent un champ magnétique effectif dans une texture de spin est connue depuis longtemps et est à la base de l'effet Hall topologique. Cependant, lorsque l'énergie de couplage entre l'électron et le spin localisé est finie, des corrections d'ordre supérieur apparaissent, que l'on néglige généralement. Les auteurs de ce nouveau travail ont montré que ces corrections ne se réduisent pas à un potentiel scalaire ou à un champ magnétique. Elles modifient la métrique même de l'espace dans lequel se déplace l'électron. Grâce à la transformation de Schrieffer-Wolff (une méthode qui élimine les états de haute énergie), ils ont dérivé un hamiltonien effectif précis au premier ordre en l'inverse de la constante de couplage. Celui-ci contient un terme quadratique en impulsion, avec une métrique effective dépendant de la métrique quantique de l'état de spin, une mesure de la distance entre les états quantiques.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. La longueur typique $l_C$ (liée à l'énergie de couplage) est de 1 à 10 nm, et la période typique de la texture $λ_s$ est de 10 à 100 nm. Pour la transition entre les régions ferromagnétique et hélicoïdale, le rapport des tangentes des angles d'incidence et de réfraction est égal à sqrt(1 + (π $l_C$ / $λ_s$)^2). Contrairement à la loi de Snell, il n'y a pas de réflexion totale ici. Pour une spirale radiale, les géodésiques (les lignes les plus courtes dans un espace courbe) correspondent à des droites sur un cône, et l'angle de déviation est déterminé par le défaut d'angle du cône. L'angle de déviation lors de la traversée d'une région de taille $λ_s$ est de l'ordre de ($l_C$/$λ_s$)^2, une valeur qui se situe dans les limites de l'observabilité expérimentale.
Ce travail ouvre la porte à un monde où la paillasse de laboratoire devient un terrain d'essai pour tester les idées de la relativité générale. La gravité émergente dans les matériaux quantiques ne nécessite pas de conditions exotiques : il suffit d'un fort couplage spin-orbite et d'une texture de spin non triviale. Contrairement aux approches voisines, où la courbure est introduite par la déformation du réseau ou par une conception spéciale de la structure de bandes, ici la courbure est une conséquence directe de la nature quantique du spin. Et elle peut être aussi variée que les textures de spin elles-mêmes. De plus, l'effet ne nécessite pas la brisure de la symétrie de renversement du temps, contrairement au champ magnétique émergent, et peut être observé dans des textures coplanaires.
Le prolongement naturel est la recherche d'analogues des effets gravitationnels forts, tels que les horizons des événements ou les trous noirs, dans des systèmes avec de grandes valeurs de $l_C$/$λ_s$. La dynamique des textures de spin pourrait conduire à des métriques dépendant du temps et à des analogues des ondes gravitationnelles. Une confirmation expérimentale du lentillage prédit est possible dans des matériaux magnétiques avec des textures connues, par exemple dans les aimants hélicoïdaux avec des parois de domaine. Les résultats pourraient influencer la compréhension des propriétés de transport en spintronique et en magnonique, où les textures de spin sont déjà utilisées pour contrôler les électrons. Les prochaines étapes consistent à rechercher des matériaux avec des paramètres appropriés (un grand rapport $l_C$/$λ_s$) et à développer des schémas expérimentaux pour observer la déviation des faisceaux d'électrons. Il est également important de prendre en compte l'interaction entre électrons et l'influence de la température sur la stabilité des textures de spin.
La spirale radiale étudiée dans l'article réalise la géométrie d'un cône, la même courbure que celle créée par une masse ponctuelle en relativité générale (2+1)-dimensionnelle. Un simple vortex magnétique peut servir de modèle de laboratoire pour le champ gravitationnel dans un monde plat.
L'idée de gravité émergente dans les milieux condensés fait écho au roman de Greg Egan, « La Cité des permutants », où des physiciens créent un univers artificiel avec des lois modifiables. Ici, à plus petite échelle, les textures de spin permettent d'« activer » le lentillage gravitationnel pour les électrons.