La main invisible de la matière noire étreint les galaxies dans les bras de la gravité, mais sa nature nous échappe depuis près d'un siècle. Déjà Fritz Zwicky avait soupçonné une masse cachée dans les amas, et Vera Rubin a montré que les étoiles aux confins tournent trop vite, comme si un chef d'orchestre invisible les poussait. Aujourd'hui, au cœur de cette symphonie cosmique se trouve le renflement galactique, la région autour du trou noir Sagittaire A*, où la densité de matière noire est maximale. Ici, dans un chaudron bouillonnant d'hydrogène et de protons accélérés à la vitesse de la lumière, naissent des neutrinos — des particules omniprésentes capables de s'échapper même du cœur de l'enfer galactique.
L'analyse de 13 années de données d'ANTARES s'apparente au réglage d'un microphone ultra-sensible dans un orchestre bruyant : il faut distinguer la voix discrète de la matière noire parmi le vacarme des événements atmosphériques et astrophysiques. Grâce à des simulations Monte-Carlo, les physiciens ont calculé comment les neutrinos naissent lors de la diffusion élastique des particules de matière noire sur les noyaux, et ont comparé les prédictions avec le ciel neutrino réel. La méthode est comparable à la méthode du transit pour la recherche d'exoplanètes : là, on cherche de minuscules baisses dans la lumière d'une étoile ; ici, on cherche un excès de neutrinos à certaines énergies. Mais au lieu du télescope spatial Hubble, on utilise des matrices de photomultiplicateurs dans l'obscurité d'encre de la mer Méditerranée. Même la spectroscopie des énergies des neutrinos aide à décomposer le signal en notes, à la recherche d'un spectre caractéristique.
Le résultat est stupéfiant : la limite supérieure de la section efficace d'interaction pour des masses de quelques dizaines de MeV est d'environ 10⁻³³ cm² — des ordres de grandeur plus sensible que les détecteurs directs. C'est comme détecter la collision d'un grain de sable avec une balle de tennis dans l'obscurité totale, en sachant seulement que cela s'est produit quelque part dans un labyrinthe de la taille d'une galaxie.
Cette percée ouvre la voie à la vérification des modèles de matière noire légère, ces « fantômes » hypothétiques qui auraient pu naître peu après le Big Bang — une époque dont les fondations ont été posées par Georges Lemaître. Bientôt, de nouveaux instruments entreront en jeu : les télescopes KM3NeT et IceCube-Gen2 augmenteront la sensibilité de plusieurs ordres de grandeur, et peut-être alors, non seulement nous resserrerons les contraintes, mais nous enregistrerons pour la première fois un signal direct de la matière noire. Cela réécrirait non seulement l'astrophysique, mais aussi notre compréhension des corrélations quantiques, comme l'intrication quantique, et même la nature des ondes gravitationnelles détectées par LIGO. Car si la matière noire est tout un secteur caché de particules, nous sommes au seuil d'une nouvelle physique au-delà du modèle standard.
Les télescopes à neutrinos, comme ANTARES, sont situés à plus de 2 km de profondeur sous l'eau pour se protéger des muons cosmiques, mais des milliards de neutrinos du Soleil les traversent chaque seconde sans interagir.